1. Le rejet d’une conception purement policière. La garde à vue a fait
l’objet ces dernières années de nombreuses réformes qui ont abouti à modifier
la nature de la mesure, laquelle n’est définitivement plus purement policière. L’action
policière est limitée par les droits qui sont reconnus au suspect et rattachés,
au premier titre, à la défense. D’autre part, le contrôle de la garde à vue en
temps direct par l’autorité judiciaire est imposé par l’article 66 de la
Constitution [Cons.
const., déc. n° 93-326 DC du 11 août 1993]. C’est donc sous le
double effet de l’inscription dans la garde à vue, premièrement, des droits de
la défense liés à la nature pénale de la mesure, et, deuxièmement, des droits
et garanties liés à sa nature privative de liberté, que la garde à vue a quitté
le champ de l’arbitraire policier. Le régime de la garde à vue reste néanmoins
encore fortement marqué par la préoccupation de ne pas entraver l’action
policière au détriment des droits de l’individu en état d’arrestation. La
garantie judiciaire reste d’une intensité modérée. D’abord, le contrôle en
temps direct de la garde à vue peut être assuré, au moins pendant quarante-huit
heures, par l’autorité judicaire dépendante – c’est à dire le magistrat du
parquet [Cons.
const., déc. n° 2010-80 QPC du 17 déc. 2010], et même plus
longtemps, en ajoutant à une durée de quarante-huit heures, la durée de vingt
heures pendant laquelle le suspect peut être retenu avant son défèrement devant
le juge d’instruction, le juge des libertés et de la détention ou le Tribunal
correctionnel saisi en comparution immédiate. Au-delà de quarante-huit heures,
si l’intervention de l’autorité judiciaire indépendante statutairement –
c’est-à-dire le magistrat du siège – est exigée pour prolongée la garde à vue [Cons.
const., déc. n° 80-127 DC des 19 et 20 janv. 1981], le
juge compétent n’est pas nécessairement indépendant sur le plan fonctionnelle [Cons.
const., déc. n° 2004-492 DC du 2 mars 2004] et peut cumuler cette
fonction de contrôle de la garde à vue à la fonction de direction des
investigations.
Un carnet de recherches. Ce blog a vocation à diffuser des informations juridiques glanées au cours de mon travail de veille, à réaliser de la vulgarisation, à introduire les axes de mes recherches ou encore à participer à la mise à jour de mes travaux précédents dans le domaine de la privation de liberté. Ce blog juridique est bien un carnet de recherches et son contenu un simple complément à mes quelques "travaux académiques".
Affichage des articles dont le libellé est nécessité. Afficher tous les articles
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dimanche 25 juin 2017
mercredi 11 novembre 2015
[obs.] La détention des étrangers sur l’île de Lampedusa : la réalité et les droits de l’Homme [à propos de CEDH, sect. II, 1er sept. 2015, Khlaifia et autres c. Italie, req. n° 16483/12]
1. La
description de la réalité : le cas de l'île de Lampedusa devant la Cour
européenne des droits de l'Homme. Les
faits tels qu’établis par la Cour européenne des droits de l’Homme prennent une
reconnaissance particulière, profitant d’un éclairage international et revêtant
un caractère impartial, pour émaner d’une juridiction [au point d’ailleurs que la
question de l’établissement des faits est parfois particulièrement épineuse
pour la Cour ; v. sur la question du génocide arménien, CEDH,
gde ch., 15 oct. 2015, Perincek c. Suisse,
req. n° 27510/08 et les différentes opinions séparées]. La structure même des arrêts participe à
une mise en valeur des faits : leur description y tient une place importante,
dès lors que la Cour, en principe du moins – et parfois en apparence seulement
–, adopte une analyse in concreto, au
risque de compliquer l’analyse de la portée de ses raisonnements [relire l’arrêt Salduz]. Certains arrêts brillent pratiquement par
le seul établissement des faits [par
exemple, la description du processus de détention secrète orchestré par la CIA
est sans doute plus éclairante que la sanction d'un tel procédé,
inévitable ; v. CEDH, sect. IV, 24 juil. 2014, Al
Nashiri et Abu Zubaydah c. Pologne, req. nos
28761/11 et 7511/13], quand d’autres, s’ils présentent un véritable intérêt dans la
construction de la jurisprudence européenne, figurent par ailleurs comme des
références documentaires, facilitant l’appréhension précise d’un mécanisme de
droit étranger [par
ex., pour la description des conditions de détention en établissement
pénitentiaire américain supermax, v. CEDH, sect. IV, 10 avr.
2012, Babar Ahmad et autres c.
Royaume-Uni, req. nos 24027/07, 11949/08, 36742/08, 66911/09 et
67354/09, en angl.]. En
particulier dans la matière de la privation de liberté, l’établissement et la
description des faits sont essentiels, qu’il s’agisse d’établir l’existence d’une
détention ou d’apprécier la dignité de ses conditions matérielles. Autant dire
que la traduction du cas de l’île de Lampedusa par les requérants tunisiens devant
la Cour européenne des droits de l’Homme, sous les principes assurant le
contrôle de la privation de liberté [nous ne traiterons pas des autres aspects], intéresse d’abord pour promettre de
dresser un état des lieux précis de la réalité
des détentions subies par les étrangers à cet endroit [CEDH, sect. II, 1er sept. 2015, Khlaifia et autres c. Italie, req. n° 16483/12]. Mais l’arrêt comprend en plus de
nombreux apports juridiques. Son « importance […] dépasse de
loin le cas des trois requérants. Même s’il concerne des faits se situant dans
une période spécifique du passé, du 17 au 29 septembre 2011, ses enseignements
sont d’une actualité brûlante » [extrait
de l’opinion partielle dissidente du Juge Lemmens].
Libellés :
[obs.],
3 CEDH,
5 § 1er CEDH,
5 § 1er-f) CEDH,
5 § 2 CEDH,
5 § 4 CEDH,
CEDH,
conditions matérielles de détention,
définition,
dignité,
étranger,
légalité,
nécessité,
preuve,
recours à bref délai
mercredi 29 avril 2015
[veille] La censure européenne d'un placement en garde à vue "ni justifié ni proportionné" [CEDH, sect. V, 23 avril 2015, François c. France, req. n° 26690/11]
Après le reflux [v. pour le coup de frein européen récent sur l'exercice des droits de la défense du suspect en garde à vue, CEDH, sect. V, 9 avr. 2015, A. T. c. Luxembourg, req. n° 30460/13 ; notre comm. ici], le ressac [v. pour le contrôle européen du bien-fondé de la garde à vue, CEDH, sect. V, 23 avril 2015, François c. France, req. n° 26690/11 : D., actu., 24 avr. 2015, obs. A. Portmann] ? Car si le premier arrêt, sur le fondement de l'article 6, semble [v. notre comm. préc. sur la portée incertaine de l'arrêt] valider l'intervention limitée de l'avocat en garde à vue telle que prévue par le droit français, le second, sur le fondement de l'article 5, semble [v. les différentes circonstances particulières mises en avant par la Cour dans son raisonnement] imposer au juge français l'ouverture du contrôle du bien-fondé de la garde à vue, au moins dans le contentieux de l'annulation, ce que la Cour de cassation refuse encore dans le dernier état de sa jurisprudence [Cass. crim., 18 nov. 2014, n° 14-81.332 : Bull. crim. ; AJP, 2015, p. 53, obs. C. Girault ; D., actu., 18 déc. 2014, obs. S. Anane].
lundi 9 mars 2015
[obs.] Droit disciplinaire et privation de liberté : les occasions manquées du Conseil constitutionnel [à propos de Cons. const., déc. n° 2014-450 QPC du 27 févr. 2015, [Pierre T. et autres] ; J. O., 1er mars 2015, p. 4021]
1. Sanction
ayant le caractère d’une punition et privation de liberté. Le juge
répressif ne dispose pas du monopole de réprimer. Le Conseil constitutionnel a
développé la notion de « sanction
ayant le caractère d’une punition » pour encadrer le pouvoir de
punition des autorités administratives indépendantes, dans son contrôle de
constitutionnalité a priori, alors
que le législateur développait le recours à de telles autorités : la
sanction prononcée par une autorité de nature non judiciaire « ne peut être infligée qu'à la condition que
soient respectés le principe de légalité des délits et des peines, le principe
de nécessité des peines, le principe de non-rétroactivité de la loi pénale
d'incrimination plus sévère ainsi que le principe du respect des droits de la
défense » [Cons. const.,
déc. n° 88-248 DC du 17 janv. 1989 portant sur la loi modifiant la loi n°
86-1067 du 30 sept. 1986 relative à la liberté de communication : J. O., 18 janv. 1989, p. 754 ; consid.
n° 36 et s.]. Un tel raisonnement n’est pas sans rappeler la démarche de la
Cour européenne des droits de l’Homme, qui a adopté des critères autonomes lui
servant à retenir une vision large de la matière pénale d’une part, pour
élargir l’application des garanties du procès équitable de l’article 6 de la
Convention [v. par ex. CEDH, ch., 23
sept. 1998, Malige c. France,
req. n° 68/1997/852/1059 : Rec. CEDH, 1998-VII ; RFDA,
1999, p. 1004, comm. C. Mamontoff ; RSC, 1999, p. 112, obs. J.-P. Delmas
Saint-Hilaire ; AJP,
2008, p. 491, obs. D. Botteghi], et de la peine d’autre part, pour
élargir l’application de la légalité criminelle de l’article 7 [CEDH, ch.,
8 juin 1995, Jamil c. France,
req. n° 15917/89 :
Rec. CEDH, série A, n°
317-B ; RSC, 1995, p. 855,
obs. L.‑E. Pettiti ;
ibid., 1996, p. 471, obs. R. Koering-Joulin ; AJDA, 1995, p.
719, chron. J.‑F. Flauss ; D., 1996, p. 197, obs. J.-F.
Renucci]. Toutefois, le Conseil constitutionnel a exclu que les
autorités administratives indépendantes puissent prononcer une sanction
privative de liberté, dans un obiter
dictum, sans fondement clair, dans le même considérant de principe
acceptant, pour le reste, la mise à disposition d’un pouvoir de sanction à
l’autorité administrative : « le
principe de la séparation des pouvoirs, non plus qu’aucun principe ou règle de
valeur constitutionnelle ne fait obstacle à ce qu'une autorité administrative,
agissant dans le cadre de prérogatives de puissances publiques, puisse exercer
un pouvoir de sanction dès lors, d’une part, que la sanction susceptible d’être
infligée est exclusive de toute privation de liberté et d’autre part, que
l’exercice du pouvoir de sanction est assorti par la loi des mesures destinées
à sauvegarder les droits et libertés constitutionnellement garantis »
[Cons. const.,
déc. n° 89-260 DC du 28 juil. 1989 portant sur la loi relative à la sécurité et
à la transparence du marché financier : J. O., 1er août 1989, p. 9676 ; RFDA, 1989, p. 671, comm. B. Genevois ; consid. n° 6]. Quant
à la Cour européenne des droits de l’Homme, elle tolère la sanction
administrative privative de liberté, dès lors que son prononcé respecte
l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’Homme [CEDH,
10 févr. 2009, gde ch., Zolotoukhine
c. Russie, req. n° 14939/03 : Rec. CEDH, 2009 : D., 2009, p. 2014, comm. J. Pradel ; RSC, 2009, p. 675, obs. D.
Roets ; § 56].
En revanche, le
droit disciplinaire français [le Conseil constitutionnel utilise aussi en cette
matière la notion de « sanction
ayant le caractère d’une punition » et la question prioritaire de
constitutionnalité lui a permis de se prononcer sur plusieurs régimes
professionnels, il est vrai, non concernés jusqu’alors par la privation de
liberté – v. concernant la discipline des notaires, Cons. const.,
déc. n° 2011-211 QPC du 27 janv. 2012 [Éric
M.]
ou Cons. const.,
déc. n° 2014-385 QPC du 28 mars 2014 [Joël
M.]
– v. concernant la discipline des vétérinaires, Cons. const.,
déc. n° 2011-199 QPC du 25 nov. 2011 [Michel
G.]]
a connu de l’usage de la privation de liberté à titre de punition [v. par ex.
les arrêts tels que définis par la loi du 17 déc. 1926 portant code
disciplinaire et pénal de la marine marchande : J. O., 19 déc. 1926, p. 13252 – v. par ex. les « arrêts de rigueur », tels que définis par l’article 80
du décret n°66-749
du 1er oct. 1966 portant règlement de discipline générale dans les
armées,
obligeant le militaire sanctionné à être soumis « à un régime spécial de privation de liberté subi dans une enceinte militaire »,
soit dans « les chambres d’arrêts
individuelles » soit dans « les
locaux d’arrêts », desquels le militaire ne pouvait sortir qu’une
heure par jour].
Libellés :
[obs.],
5 § 1er-a) CEDH,
6 CEDH,
66 Constit.,
Cons. const.,
contrôle judiciaire,
définition,
droit disciplinaire,
isolement,
légalité,
mesure de sûreté,
militaire,
nécessité,
QPC,
restriction,
sanction
mardi 17 février 2015
[obs.] La reconnaissance de la compétence du juge judiciaire pour apprécier du défaut « de perspective raisonnable d’exécution de la mesure d’éloignement dans le délai restant à courir de la rétention » [Trib. Confl., 9 févr. 2015, M. H. c. Préfet de Seine-et-Marne, n° 3986]
L’affaire [Trib. Confl.,
9 févr. 2015, M. H. c. Préfet de
Seine-et-Marne, n° 3986] ne devrait pas véritablement prêter à
discussion tant sa solution, qui rend le juge des libertés et de la détention
compétent, lorsqu’il est saisi de la prolongation de la rétention
administrative de l’étranger, pour apprécier du défaut « de perspective d’exécution de la mesure d’éloignement
dans le délai restant à courir de la rétention », est logique, pour
poser la question du bien-fondé de la privation de liberté, de sa nécessité et
de sa proportionnalité, pour lequel le juge judiciaire bénéficie d’un monopole
établi par le Conseil constitutionnel, le Tribunal des conflits lui-même et le
juge judiciaire [Cons.
const., déc. n° 2010-71 QPC du 26 nov. 2010, [Mme S.] : J. O., 27 nov. 2010,
p. 21119 ; Dr. Famille,
2011, comm. n° 11, note I. Maria ;
RFDA, 2011, p. 951, chron. A. Pena ; JCP, 2011, n° 189, note K. Grabarczyk ;
AJDA, 2011, p. 174, X. Bioy ; consid. n° 37 :
« si, en l'état du droit applicable,
les juridictions de l'ordre judiciaire ne sont pas compétentes pour apprécier
la régularité de la procédure et de la décision administratives qui ont conduit
à une mesure d'hospitalisation sans consentement, la dualité des ordres de
juridiction ne limite pas leur compétence pour apprécier la nécessité de la
privation de liberté en cause » - T. confl., 6 avr. 1946, Sieur Machinot c. pft Police : Rec. CE, p. 326 : « s’il appartient à la juridiction
administrative de connaître de la régularité de la décision administrative par
laquelle l’autorité préfectorale ordonne un internement dans un établissement
d’aliénés, l’autorité judiciaire est seule compétente, en vertu de la loi du 30
juin 1838, pour apprécier la nécessité de cette mesure et les conséquences qui
peuvent en résulter » - Cass.
civ. I, 29 nov.1989, n° 87-18.660 : Bull.
civ. I, n° 370 ; « si
l'autorité judiciaire s'est vu conférer par l'article 35 bis de
l'ordonnance du 2 novembre 1945 l'appréciation de l'opportunité et de la
régularité des mesures de surveillance et de contrôle qui peuvent être prises
par l'autorité pour assurer le départ de l'étranger ayant fait l'objet d'un
refus d'autorisation d'entrée sur le territoire français, d'un arrêté
d'expulsion ou d'une mesure de reconduite à la frontière, elle est incompétente
pour se prononcer sur la régularité de la mesure de reconduite à la frontière
prise en application de l'ordonnance du 2 novembre 1945, hormis
l'existence d'une voie de fait »].
En matière de rétention
administrative, la loi rappelle que la durée de la rétention administrative ne doit
dépasser « le temps strictement
nécessaire à son départ », si bien que
« l'administration doit
exercer toute diligence à cet effet », réalisant elle-même le lien
entre le bien-fondé de la privation de liberté, l’existence de perspectives raisonnables
d’exécution de la mesure d’éloignement durant le délai de rétention et la diligence
des autorités à réaliser les opérations [art.
L. 551-4 CESEDA]. La jurisprudence de la Cour de cassation la plus récente
en la matière avait pourtant refusé au juge judiciaire d’opérer le contrôle du
respect des conditions posées par la disposition et de libérer en cas de
constat de l’absence de perspective raisonnable d’exécution de la mesure d’éloignement
dans le délai restant à courir de la rétention [Cass.
civ. I, 25 juin 2014, n° 13-23.940 : inédit ; « qu'en
procédant ainsi à une vérification des conditions de délai nécessaires au
départ prévu à l'article L. 554-1 du code de l'entrée et du séjour des
étrangers et du droit d'asile, le premier président a porté une appréciation
sur la légalité de la décision administrative ordonnant le placement en
rétention administrative de [l’étranger],
partant excédé ses pouvoirs » - v. pour nos critiques de cette
solution, notre
chron., n° 43 – on notera que les conclusions
de B. Da Costa sur cette
affaire tranchée par le Tribunal des conflits ont minimisé la portée de cet
arrêt, notant que concernant le cas d’un étranger ayant réalisé un recours
devant la Cour nationale du droit d’asile, l’appréciation des perspectives d’éloignement
pendant le délai de la rétention par le juge judiciaire revenait bien à
apprécier la légalité de la décision administrative de placement en rétention,
laissant la possibilité pour cette jurisprudence de perdurer, dans ce cas
particulier seulement]. Le juge des libertés et de la détention avait en l’espèce
réalisé la même appréciation restrictive de sa propre compétence naturelle, tandis
que le juge administratif saisi en référé-liberté avait renvoyé l’affaire devant
le Tribunal des conflits, « estimant
que le maintien en rétention résultait d’une décision du juge judiciaire et que
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile attribuait
compétence à ce dernier pour y mettre fin ».
Au regard de la
décision, il revient en conséquence au juge judiciaire de vérifier que la
détention de l’étranger ne dépasse pas le temps strictement nécessaire à son
départ, au regard de l’existence d’une perspective raisonnable d’exécution de
la mesure d’éloignement dans le délai restant à courir de la rétention, notion
issue directement de l’article 15-4 de la Directive « retour » du 16 décembre 2008 [« lorsqu’il apparaît qu’il n’existe plus de perspective raisonnable d’éloignement
pour des considérations d’ordre juridique ou autres ou que les conditions
énoncées au paragraphe 1 ne sont plus réunies, la rétention ne se justifie plus
et la personne concernée est immédiatement remise en liberté »], mais
aussi, du fait du raisonnement mené sur l’article L. 551-4 du Code de l’entrée
et du séjour des étrangers et du droit d’asile sans distinction entre ses deux
phrases, d’assurer le contrôle des diligences de l’administration [v. sur la
jurisprudence plus ancienne de la Cour de cassation autorisant le juge
judiciaire du fond à réaliser ce contrôle, Cass.
civ. II, 30 nov. 2000, n° 99-50.085 : Bull.
civ. II, n° 158 et Cass.
civ. I, 16 juin 2011, n° 10-18.226 : Bull.
civ. I ; Rev. crit. DIP, 2012, p.
82, obs. S. Corneloup].
De manière plus
générale, le Tribunal des conflits semble définitivement fermer toute
possibilité pour le juge administratif, notamment saisi en référé, de libérer l’étranger
retenu : « il résulte de ce qui
précède que le juge judiciaire est seul compétent pour mettre fin à la
rétention lorsqu’elle ne se justifie plus pour quelque motif que ce soit ».
Alors que le juge judicaire est incompétent pour apprécier de la légalité des
décisions administratives fondant la détention de l’étranger, les référés
administratifs ne peuvent définitivement pas combler les lacunes de l’article L.
512-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile,
qui prévoit un contrôle à 72 heures par le juge administratif et pour certains
cas des décisions administratives fondant la rétention de l’étranger [on notera
toutefois que le Conseil d’État défend une application large du champ de la
disposition pour avoir reconnu récemment son application à l’étranger retenu en
vue de sa remise, en application de l'article L.
531-1 CESEDA, aux autorités compétentes de l'État membre qui l'a admis à
entrer ou à séjourner sur son territoire ; CE,
sect., 30 déc. 2013, Bashardost, n° 367533 : Rec. CE].
Enfin, fidèle à sa
jurisprudence traditionnelle, on pourra regretter que le Tribunal des conflits
fonde la compétence judiciaire sur les réserves d’interprétation formulées par
le Conseil constitutionnel dans ses examens de la législation des étrangers [Cons.
const., déc. n° 2003‑484 DC du 20 nov. 2003 portant sur la loi relative à la maîtrise de l’immigration,
au séjour des étrangers en France et à la nationalité : J.
O., 27 nov. 2003, p. 20154 : Gaz.
Pal., 2005, doct., p. 685, comm. J.
Boyer ; consid. n° 51 ; LPA,
20 janv. (partie I) et 21 janv. (partie II) 2004, p. 10, comm. J.‑É. Schoettl ; consid.
n° 66 : « l'étranger ne
peut être maintenu en rétention que pour le temps strictement nécessaire à son
départ, l'administration devant exercer toute diligence à cet effet ; que
l'autorité judiciaire conserve la possibilité d'interrompre à tout moment la
prolongation du maintien en rétention, de sa propre initiative ou à la demande
de l'étranger, lorsque les circonstances de droit ou de fait le justifient »
- v. pour une formule approchante, Cons.
const., déc. n° 2011-631 DC du 9 juin 2011 portant sur la loi
relative à l'immigration, à l'intégration et à la nationalité : J. O., 17 juin 2011,
p. 10306 ; AJDA, 2011, p.
1174, obs. M.-C. de Montecler ;
Constitutions, 2012, p. 597,
obs. V. Tchen ; consid.
n° 75], plutôt que directement sur le fondement de l’article 66 de la
Constitution, visé au même titre que l’article 62 de la Constitution mais
absent du corps du raisonnement, le caractère attributif de compétence de la première disposition au
profit du juge judiciaire, d’une façon ou d’une autre, étant toujours minoré.
mercredi 16 juillet 2014
[veille] Renvoi par la Cour de cassation au Conseil constitutionnel de la question prioritaire de constitutionnalité concernant la prolongation au-delà de 48 heures de la garde à vue pour escroquerie en bande organisée [Cass.crim., 16 juillet 2014, n° 14-90.021]
Cass.crim., 16 juillet 2014, n° 14-90.021
[...]
[...]
[...]
"Attendu que la question posée présente un caractère sérieux en ce que
l’article 706-73 8° bis du code de procédure pénale qui autorise, dans
les conditions de l’article 706-88 du même code, alinéas 1 à 5, dans sa
version applicable au moment des faits, le placement en garde à vue au
delà du délai de droit commun et dans la limite de quatre-vingt seize
heures, de personnes mises en cause pour des faits qualifiés
d’escroquerie en bande organisée, est susceptible de porter à la liberté
individuelle proclamée par la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen de 1789 et aux droits de la défense garantis par le même texte,
une atteinte disproportionnée au but de sauvegarde de l’ordre public et
de recherche des auteurs d’infractions poursuivi par le législateur ;"
[...]
jeudi 10 juillet 2014
[obs.] Le contrôle européen de l'isolement pénitentiaire de sûreté : vers un contrôle plus approfondi de la nécessité du placement et de ses incidences en droit français [à propos de CEDH, sect. IV, 8 juillet 2014, HARAKCHIEV et TOLUMOV c. Bulgaire, req. n° 15018/11 et 61199/12, en angl.]
L'isolement pénitentiaire de sûreté est un régime pénitentiaire dérogatoire pérenne [à la différence de la sanction de placement en cellule disciplinaire] destiné "à prévenir les risques d’évasion,
d’agression ou la perturbation de la collectivité des détenus", si bien que "ces régimes ont
comme base la mise à l’écart de la communauté pénitentiaire accompagnée d’un
renforcement des contrôles" [CEDH, sect. IV, 27 nov. 2012, Chervenko c.Bulgarie, req. n° 45358/04 ; § 61].
La Cour européenne des droits de l'Homme réalise trois contrôles de l'isolement pénitentiaire, comme le montre l'arrêt signalé. Deux, dans une approche classique, tiennent à la mesure de l'affliction générée par l'isolement [I]. Le dernier, plus récent dans la jurisprudence européenne, tient dans l'appréciation de la proportionnalité de la durée de l'isolement [II]. L'apport de l'arrêt tend au développement d'un quatrième contrôle, celui de la nécessité du placement en isolement [III].
Libellés :
[obs.],
13 CEDH,
3 CEDH,
bien-fondé,
CEDH,
conditions matérielles de détention,
dignité,
durée,
exécution,
isolement,
mesure de sûreté,
nécessité,
proportionnalité,
recours interne,
référé-liberté
mercredi 2 juillet 2014
[obs.] Les incohérences de la définition légale des critères de la motivation de l'emprisonnement ferme et la neutralisation jurisprudentielle de ses apports [à propos de Cass. crim., 25 juin 2014, n° 13-82.720 : inédit]
L'arrêt rapporté, bien qu'inédit, constitue un bon exemple du faible contrôle de la Chambre criminelle sur la motivation de l'emprisonnement correctionnel ferme du juge du fond, tant celle utilisée en l'espèce, validée, présentait de faiblesses. La motivation de l'emprisonnement ferme est exigée par l'article 132-19 du Code pénal, qui prévoit, sauf état de récidive légale, qu'"en matière correctionnelle, la juridiction ne peut prononcer une peine d'emprisonnement sans sursis qu'après avoir spécialement motivé le choix de cette peine". La disposition ne fixe pas pour autant les critères sur lesquels le juge doit s'appuyer, et ceux-ci figurent à l'article 132-24 du Code pénal. De manière générale, y compris en dehors de la peine d'emprisonnement ferme, le juge doit fixer la peine "en fonction des circonstances de l'infraction et de la personnalité de son auteur", au regard de l'alinéa 1er de la disposition. Concernant plus spécifiquement l'emprisonnement ferme, la peine "ne peut être prononcée qu'en dernier recours si la gravité de l'infraction et la personnalité de son auteur rendent cette peine nécessaire et si toute autre sanction est manifestement inadéquate ; dans ce cas, la peine d'emprisonnement doit, si la personnalité et la situation du condamné le permettent, et sauf impossibilité matérielle, faire l'objet d'une des mesures d'aménagement prévues aux articles 132-25 à 132-28".
vendredi 27 juin 2014
[chron.] Premier bilan jurisprudentiel du contrôle judiciaire de la retenue pour vérification du droit au séjour : la conservation par l'autorité de police d'une large marge de manœuvre
La retenue pour vérification du droit au séjour, créée à l'article L. 6111-1-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile par la loi n° 2012 1560 du 31 déc. 2012 relative à la retenue pour vérification du droit au séjour et modifiant le délit d'aide au séjour irrégulier pour en exclure les actions humanitaires et désintéressées [J. O., 1er janv. 2013, p. 48 ; AJP, 2013, p. 8, comm. R. PARIZOT ; RSC, 2013, p. 421, note N. CATELAN ; Gaz. Pal., 12 mars 2013, comm. L. ROBERT et P. GAGNOUD ; JCP, 2013, n° 74, obs. N. GUIMEZANES ; Procédures, 2013, comm. n° 52, obs. J. BUISSON ; Dr. admin., 2013, comm. n° 23, note V. TCHEN], est devenue la principale voie d'entrée en privation de liberté de l'étranger en situation irrégulière dans l'attente de son éloignement.
mardi 24 juin 2014
[obs.] Critique par la Cour européenne des droits de l'Homme du pouvoir discrétionnaire de la police ["the discretionary power of the police"] de placer en garde à vue [CEDH, sect. IV, 24 juin 2014, PETKOV et PROFIROV contre Bulgarie, req. nos 50027/08 et 50781/09, en angl.]
Si l'arrêt se trouve pourvu du niveau d'importance le plus faible, il nous semble se situer directement dans le mouvement de la jurisprudence européenne aboutissant à un meilleur contrôle de la garde à vue, confortant les solutions récentes, sans non plus, il est vrai, réaliser d'apport substantiel.
L'arrêt sanctionne le pouvoir discrétionnaire de la police de placer en garde à vue ["the discretionary power of the police" ; § 53], et le raisonnement de la Cour pose de manière limpide trois critères lui servant à apprécier la validité de l'arrestation et de la détention du suspect.
Deux critères ressortent du texte même de la Convention à l'article 5 § 1er-c), qui autorise l'arrestation et la détention du suspect "s’il a été arrêté et détenu en vue d’être conduit devant l’autorité judiciaire compétente, lorsqu’il y a des raisons plausibles de soupçonner qu’il a commis une infraction ou qu’il y a des motifs raisonnables de croire à la nécessité de l’empêcher de commettre une infraction ou de s’enfuir après l’accomplissement de celle-ci". D'abord, la Cour contrôle de manière classique l'existence des soupçons au moment de l'arrestation, condition faisant défaut en l'espèce [§ 46].
La Cour déduit ensuite de la même disposition un critère finaliste : l'arrestation et la détention du suspect doivent servir à conduire l'individu devant l'autorité judiciaire ["the purpose of bringing the arrested person before the competent legal authority" ; § 52]. Dès lors que la détention de vingt-quatre heures des individus n'a servi qu'à leur audition rapide après l'arrestation, sans enregistrement, l'absence d'enquête plus approfondie durant la détention exclut que celle-ci ait servi cette finalité. Ce dernier critère, à se développer, pourrait servir à sanctionner la courte garde à vue de confort, même en cas d'existence de soupçons suffisamment graves pour justifier l'arrestation [ce raisonnement avait servi à la Cour jusqu'ici pour sanctionner des gardes à vue plus longues ; v. par exemple CEDH, sect. IV, 15 octobre 2013, GUTSANOVI contre Bulgarie, req. n° 34529/10].
Enfin, la Cour, sur le fondement plus général de l'article 5, rappelle que toute privation de liberté ne peut être légitime que si elle est entourée de garanties suffisantes contre l'arbitraire. Si elle constate en l'espèce que les individus n'avaient pu bénéficier ni de l'accès à un avocat dès leur arrestation, ni d'un recours leur permettant de contester immédiatement la légalité de leur détention pour obtenir leur libération [§ 54], nouveaux vices justifiant la condamnation [§55], la Cour n'en fait toutefois pas des garanties exigées par la Convention, mais justifie leur examen par leur consécration dans la législation nationale ["in so far as the domestic law provided for some guarantees against arbitrariness"; § 54].
Libellés :
[obs.],
5 § 1er-c) CEDH,
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CEDH,
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